Strange Fruit, chanson du siècle ?

Une nuit à l’hôtel en déplacement, et l’occasion de voir à la télévision un excellent documentaire sur Strange Fruit. La commémoration de l’abolition de l’esclavagisme en était l’occasion idéale, et l’heure de diffusion, un peu plus de minuit sur France 2, la triste habitude (+ l’interdiction aux moins de 16 ans !!!).

Un excellent documentaire donc, qui permet de comprendre les conditions de création de cette chanson et de la replacer dans le contexte social et politique de l’Amérique des années 30. Qui permet également de réfléchir sur ce qu’est une grande chanson : un texte à la fois poétique, intelligent, politique, ne manquant pas d’humour noir, et surtout trouvant son interprète idéal : Billie Holiday. Strange Fruit a été élue chanson du siècle par le Time Magazine, et franchement si quelqu’un a une meilleure idée, qu’il me la donne…

Le texte en anglais :

Southern trees bear strange fruit
Blood on the leaves
Blood at the root
Black bodies swinging in the southern breeze
Strange fruit hanging from the poplar trees

Pastoral scene of the gallant south
The bulging eyes and the twisted mouth
The scent of magnolia sweet and fresh
Then the sudden smell of burning flesh

Here is a fruit for the crows to pluck
for the rain to gather
for the wind to suck
for the sun to rot
for the tree to drop
Here is a strange and bitter crop

Composed by Abel Meeropol (aka Lewis Allan)
Originally sung by: Billie Holiday

Et sa traduction en français :

Les arbres du Sud portent un étrange fruit,
Du sang sur les feuilles, du sang aux racines,
Un corps noir se balançant dans la brise du Sud,
Étrange fruit pendant aux peupliers.

Scène pastorale du « vaillant Sud »,
Les yeux exorbités et la bouche tordue,
Parfum du magnolia doux et frais,
Puis la soudaine odeur de chair brûlée.

Fruit à déchiqueter pour les corbeaux,
Pour la pluie à récolter, pour le vent à assécher,
Pour le soleil à mûrir, pour les arbres à perdre,
Étrange et amère récolte.

Ce superbe texte frappe d’abord par sa simplicité, son humour et la hardiesse de ses images. Il a été écrit, ainsi que la musique, en 1937 par un professeur d’anglais juif américain, activiste politique d’obédience communiste : Abel Meeropol aka Lewis Allan. Ce n’était pas une nouveauté qu’une oeuvre d’un parolier / compositeur juif américain soit reprise par des noirs américains, nous sommes alors en pleine Tin Pan Alley, scène new-yorkaise des grandes comédies musicales des Irving Berling, Hammerstein et autres Gerschwin. La nouveauté est dans la tonalité politique de cette oeuvre. Meeropol propose la chanson à Billie Holiday, sans apparemment aucun échange financier, et cette dernière la chante pour la première fois en 1939 au Café Society de New-York, seul lieu musical mixte de l’époque, marginal mais hautement fréquenté par les artistes et intellectuels de l’époque.

Le contraste est alors saisissant entre le New-York culturellement trépidant des années 30, mais socialement au bord du gouffre après la crise de 1929, et le Deep South raciste, terre des WASP et du KKK, ou le lynchage des noirs est alors pratique courante. Billie Holiday, grâce à l’intensité de son interprétation, va alors cristalliser et symboliser la lutte naissante de la reconnaissance des droits civiques des noirs, aidée en cela par la communauté blanche syndicale et politisée de l’époque. Abel Merropol devra d’ailleurs affronter les accusations du gouvernement américains au cours de la chasse aux communistes ouverte dès 1940. Il est à noter qu’il adoptera les enfants des époux Rosenberg victimes du McCarthysme, condamnés à mort et exécuté en 1953.

Strange Fruit sera reprise par quelques artistes. Pete Seeger, Josh White, Nina Simone, Carmen McRae, UB 40 sont les principaux artistes qui oseront se frotter à ce texte et à la trace indélébile laissée par Billie Holiday.

Une vidéo de Nina Simone, on ne la voit pas chanter, juste des photos. On s’aperçoit en effet que ces lynchages sont de véritables petites fêtes, fréquentées par « d’honnêtes gens »…

Une plus récente de Cassandra Wilson, en version blues.

Un clip et une belle version de Diana Ross

https://www.youtube.com/watch?v=vxeI5gFJZRw

La version rap de Pete Rock, avec Tragedy Khadafi, Cappadonna et Sticky Fingaz

Jeff Buckley y va de la sienne

Et pour la route, sa majesté Sting

 

Ce n’est que rétrospectivement que l’on comprend la logique de l’histoire. Au départ, on observe de longs enchaînements de hasards, de coïncidences, de contradictions apparentes. Si l’on se penche sur les événements, on emploie automatiquement le conditionnel : que se serait-il passé si le professeur d’anglais Abel Meeropol (alias Lewis Allan), originaire du Bronx, ne s’était pas mis dans la tête que Billie Holiday, qui n’était absolument pas engagée sur le plan politique, devait chanter son poème intitulé « Bitter Fruit», qu’il avait lui-même mis en musique sous le titre de « Strange Fruit » ?

La chanteuse, elle savait effectivement pas quoi faire de cette chanson, qui n’avait rien de commun avec son répertoire habituel. Il fallut toute la force de persuasion de Barney Josephson et de Bob Gordon pour que Billie Holiday accepte de l’interpréter. Barney Josephson et Bob Gordon dirigeaient alors le club « Café Society », seul du genre à être ouvert à toutes les races. C’est devant un public d’intellectuels, de militants de gauche, de bohèmes et d’amoureux du jazz qu’eut lieu la première : ce fut la naissance de la chanson la plus bouleversante jamais écrite sur la pratique du lynchage, la première fois où le jazz se mêlait explicitement à la critique sociale.

Par peur de protestations éventuelles d’Etats du sud, la maison de disques de Billie Holiday, Columbia Records, refusa d’enregistrer le titre. La chanteuse réussit alors à convaincre Milt Gabler, propriétaire du petit label Commodore Records, de l’enregistrer. « Strange Fruit » était devenu dans l’intervalle le point fort des apparitions sur scène de Billie Holiday : c’était un morceau impressionnant, qu’elle chantait en dernier, et qui ne pouvait être suivi par aucun autre. L’enregistrement dura quatre heures, bien plus que pour un titre classique. Cette première prise reste la plus intense, la plus convaincante et la plus émouvante.

Tout y est parfait : le phrasé de Billie Holiday, entre tristesse et rébellion, le texte, qui oscille entre poésie et accusation. L’arrangement,qui alterne entre intensité et calme, est génial sur le plan dramaturgique. «Strange Fruit», qui fut boycotté par de nombreuses stations de radio, fut le plus grand succès de Billie Holiday.

Les enregistrements de Commodore la montrent à l’apogée de son art, elle qui savait apporter les nuances les plus fines à ses interprétations. Fine and Mellow , Billie’s Blues, composé par Billie Holiday elle-même, Yesterdays : tous ces titres explorent l’univers de la mélancolie, qui est bien plus qu’une tristesse superficielle. Les nuances subtiles des sentiments, les contradictions intérieures, l’équilibre entre réserve et abandon, entre distance et proximité : personne n’a su rendre tout cela de façon aussi convaincante et réaliste que Billie Holiday.

Sa musique a toujours été intime, et jouée sans grands effets de manches. Son registre vocal limité ne l’empêchait pas d’en tirer des subtilités infinies, pour elle et pour nous. C’était un microcosme des sentiments. Ces enregistrements ne présentent pas une surface sans failles, parfaitement lisse. Le phrasé de Billie Holiday sont sans cesse parcouru par des failles qui laissent apparaître ses troubles intérieurs. Les sons ne sont jamais ce qu’ils paraissent être.

Harry Lachner, Arte

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