Mon enfance

Mon enfance passa
De grisailles en silences
De fausses révérences
En manque de batailles
L´hiver j´étais au ventre
De la grande maison
Qui avait jeté l´ancre
Au nord parmi les joncs
L´été à moitié nu
Mais tout à fait modeste
Je devenais indien
Pourtant déjà certain
Que mes oncles repus
M´avaient volé le Far West

Mon enfance passa
Les femmes aux cuisines
Où je rêvais de Chine
Vieillissaient en repas
Les hommes au fromage
S´enveloppaient de tabac
Flamands taiseux et sages
Et ne me savaient pas
Moi qui toutes les nuits
Agenouillé pour rien
Arpégeais mon chagrin
Au pied du trop grand lit
Je voulais prendre un train
Que je n´ai jamais pris

Mon enfance passa
De servante en servante
Je m´étonnais déjà
Qu´elles ne fussent point plantes
Je m´étonnais encore
De ces ronds de famille
Flânant de mort en mort
Et que le deuil habille
Je m´étonnais surtout
D´être de ce troupeau
Qui m´apprenait à pleurer
Que je connaissais trop
J´avais L´œil du berger
Mais le cœur de l´agneau

Mon enfance éclata
Ce fut l´adolescence
Et le mur du silence
Un matin se brisa
Ce fut la première fleur
Et la première fille
La première gentille
Et la première peur
Je volais je le jure
Je jure que je volais
Mon cœur ouvrait les bras
Je n´étais plus barbare

Et la guerre arriva

Et nous voilà ce soir.

J’aurais aimé voler à mon adolescence, comme le grand Jacques…

J’étais un enfant sage, réservé, discret, toujours dans ses rêves et ses bouquins, et ses jeux solitaires. Très proche de ma mère, et des fourneaux, de la douce chaleur des cuisines – j’ai de merveilleux souvenirs de crêpes chaudes, de gâteaux qui se font, de casseroles de chocolat chaud ou de béchamel à finir à la petite cuillère. Un enfant de l’intérieur, protégé comme il se doit par sa mère. Presque sans père – il était là, mais sans l’être. L’extérieur était froid, dur, mais il me fallut bien l’affronter. L’école, j’aimais bien en fait. C’était facile, un peu aussi mon monde – la connaissance, le savoir, ça m’allait. Bien sûr, il y avait la cour de récréation, et ces camarades parfois si durs, si méchants. Mais, instinctivement, j’avais trouvé la parade – j’ai toujours été le meilleur copain du dur, de l’enfant difficile, de celui qui est au fond de la classe, à côté du radiateur. Comme un accord tacite entre nous : je t’aide pour les devoirs, et tu m’aides dans la cour.

A 9 ans, au CM1 je crois, j’ai commencé à faire du sport avec les autres. Du football, d’abord. Mais comme j’étais chétif et maladroit, on m’a vite planqué au fond, arrière droit, en espérant que peu de monde passe de ce côté là du terrain. J’étais tout content de participer, d’être là, mais tout aussi conscient d’être le maillon faible de l’équipe. Je me suis ainsi traîné de matches en matches, tant bien que mal, jusqu’à ce jour étonnant où, ayant attrapé par erreur un ballon, je l’ai poussé devant moi, ai évité un adversaire en sautant par dessus, puis dribblé deux autres, et d’une longue passe ai envoyé un petit camarade marquer le but de la victoire. Tout le monde est venu m’embrasser, me féliciter ! J’étais heureux, et fier ! Je venais de découvrir mon corps, sa puissance. La puissance. Et la gloire. Tout a changé depuis ce jour là, rien ne fut plus comme avant. J’ai enfin assumé ce corps qui poussait, ma carrure, cette paire d’épaules démesurée par rapport à ma taille.

Un autre souvenir, le cross country. Dieu que c’était difficile de suivre tout le monde, de souffrir. Je n’aimais pas ça, j’étais plutôt un sprinteur. Et pourtant, une fois, j’étais encore dans le groupe à quelques mètres de l’arrivée. Un peu derrière, certes, mais pas loin. Un d’entre nous avait déjà fini, il était largement plus fort, mais tant pis, même pour une deuxième place j’ai fixé cette ligne et j’ai couru, couru, jusqu’à tomber presque inanimé après, épuisé, pris de nausée. Mais j’avais gagné ! Gagner, un sentiment indescriptible, la victoire…

Le collège ensuite. Toujours facile en cours, mais quand même toujours un peu inquiet, mal à l’aise, mal dans ma peau. Solitaire, sans amis, sauf ce gamin au fond de la classe, un enfant qui venait d’arriver, mon père m’en avait parlé. Son père était en prison, il était sec, dur comme du bois, et dormait souvent en classe. Le courant est de suite passé entre nous, je ne sais pas pourquoi. Mais c’était comme ça. Et encore la cour de récréation, les jeux entre ados virils – difficile d’y trouver sa place. Sur le petit terrain de basket, il y en avaient qui jouaient au rugby, avec une balle de tennis. Ils m’ont invité, j’y suis allé. J’ai pris la balle, et naturellement j’ai évité tout le monde et suis allé marqué un essai, puis deux, puis trois. Ils étaient tous contents, et m’ont parlé du club de la ville – Blagnac. Ensuite, le père de l’un d’entre eux est venu voir mes parent, d’abord pour recruter mon grand frère, et il a parlé de moi. « Tu veux venir ? Un des animateurs viendra te chercher tous les mercredis chez toi ». « Oui, je veux ». Mes parents, rassurés ont donné leur accord. Et j’ai de suite trouvé ma place dans cette équipe. Je me souviens de la remarque d’un camarade, dans le bus, en route vers mon premier match de benjamin, « Harpo, si tu reproduis ce que tu as fait à l’entrainement, tu vas impressionner tout le monde ». Je n’ai impressionné personne, perdu au milieu du terrain, j’ai juste fait ce que je pouvais, et plaqué tout ce qui bougeait. Mais dès le deuxième match, tout allait mieux : trois essais marqués. Et j’ai ainsi joué jusqu’à la fin des juniors – une partie énorme de mon enfance. Capitale, j’y ai appris tellement : exister, communiquer, être bien en société. Le courage aussi. Même les conneries à ne pas faire : l’école buissonnière, mon premier joint. Le décalage était là, pourtant, toujours, surtout dans les troisièmes mi-temps – je n’arrivais pas à chanter avec les autres, danser, toujours un peu à part. Mais j’étais accepté tant que j’étais présent sur le terrain de jeux. J’y étais légitime, et je pouvais ainsi exister parmi les autres, au milieu, tout en gardant ma spécificité, mon atypisme.

Bien sûr, il y a eu ces fois où l’on m’a houspillé, interrogé sur le pourquoi je ne faisais pas comme les autres. « Tu es trop fier ? On ne te mérite pas ? ». Et moi, toujours surpris de ces remarques, blessé même. Si je ne pouvais pas participer à ces démonstrations de joie, c’est que j’en avais peur, que je n’en comprenais pas les codes ! Hautain moi ? Mais non, pas du tout ! Ce n’est pas vous qui ne me méritez pas, mais moi qui ai peur de tout ça, de vous !

Le Bac passé, j’en avais ma claque de tout ça. J’ai refusé la musculation conseillée par les anciens, et un poste dans un club qui me proposais 3000 francs par mois pour jouer ! Cela avait toujours été très sérieux pour moi, je ne sortais pas le samedi soir comme les autres pour être prêt à jouer le dimanche ! Je ne comprenais pas qu’on pouvait laisser filer un match pour une bière, ou une fille. Et je sentais que quelque chose n’allait pas ! Je connaissais la puissance de mon corps, l’avait éprouvé, mais il me fallait vivre autre chose. Découvrir la sensualité, parce que les filles c’était encore un autre monde, étrange et mystérieux. Je savais bien qu’il me fallait aussi affronter cela…

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