Le métier de vivre, de Pavese au goût du thé

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29 novembre 1937.

Est-ce qu’elle ne devra pas me surprendre, par un quelconque matin de brume et de soleil, la pensée que tout ce que j’ai eu a été un don, un grand don? Que, du néant de mes ancêtres, de cet hostile néant, je suis pourtant issu et j’ai grandi tout seul, avec toutes mes lâchetés et mes gloires et, à grand-peine, échappant à toutes sortes de dangers, je suis arrivé à aujourd’hui, robuste et concret, la rencontrant elle seule, autre miracle du néant et du hasard? Et que tout ce que j’ai goûté et souffert avec elle n’a été qu’un don, un grand don?

1er décembre 1937.

Mon bonheur serait parfait, n’était la fugitive angoisse d’en fouiller le secret pour le retrouver demain et toujours. Mais je confonds peut-être, mon bonheur réside dans cette angoisse. Et, une fois encore, l’espoir me revient que, demain, le souvenir suffira peut-être.

5 décembre 1937.

L’erreur des sentimentaux est non pas de croire qu’il existe de « tendres affections », mais de faire valoir un droit à ces affections au nom de leur tendre nature. Alors que seules les natures dures et résolues savent et peuvent se créer un cercle de tendres affections. Et il va de soi – tragédie – que ce sont celles qui en jouissent le moins. Qui a des dents, etc.

Qu’il soit clair, une fois pour toutes, qu’être amoureux est un fait personnel qui ne regarde pas l’objet aimé – même pas si celui-ci vous aime en retour. Dans ce cas aussi, on échange des gestes et des paroles symboliques où chacun lit ce qu’il a en lui et que, par analogie, il suppose exister chez l’autre. Mais il n’y a pas de raison, il n’y a pas de nécessité, que les deux contenus coïncident. Il faut un art tout particulier pour savoir accepter et interpréter favorablement ces symboles et y placer sa vie de façon satisfaisante. L’un ne peut rien faire pour l’autre que lui offrir de ces symboles, en s’imaginant que la correspondance est réelle.

Mais il faut une réserve, at the back of one’s head, de ruse pratique: il faut avoir décidé de se servir de cette offrande (faite par besoin individuel de l’objet aimé) pour satisfaire ses propres besoins. Celui qui aura su adroitement établir cette correspondance ne souffrira pas de mécomptes, il fera arriver tout à son avantage, il créera un monde de cristal où il jouira de son objet. Mais il n’oubliera jamais que cette sphère de cristal est un vide où l’air ne pénètre pas, et il se gardera de la briser en tentant ingénument de l’aérer. Abandons, transports, enfants, dévouements, confidences: ce sont des symboles individuels d’où l’air – la mystique pénétration de l’autre – est toujours exclu. Il y a en somme entre ces symboles et la réalité le même rapport qu’entre les mots et les choses. Il faut être assez adroit pour leur prêter une signification sans les prendre pour la vraie substance. Laquelle est la solitude de chacun, froide et immobile.

Cesare Pavese – Le métier de vivre

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J’ai toujours aimé cette idée que vivre était un métier. Un métier qu’aucun organisme ou institution n’est habilitée à nous en donner un diplôme. Même l’expérience n’y suffit pas, si l’on suit la pensée de Pavese : La vie n’est pas recherche d’expériences mais de soi-même. Un dur métier, mais un métier passionnant. Car si j’ai grandi avec Pavese, le métier de vivre en fil rouge, l’idée du suicide m’est inconnue. Je m’aime trop pour cela, et j’aime trop ce métier. Parfois éprouvant, mais si beau.

 

Dans le goût du thé de Katsuhito Ishii, les petites filles vivent avec leur double géant, les petits garçons sont ivres de bonheur et d’amour, les mères dessinent des mangas flamboyant, les pères hypnotisent leur famille, les grand-pères sont facétieux et enfantins, les patientes voient un ange sous forme de sèche-cheveux, les yakuzas meurent enterrés, mais parfois ressuscitent, les chansons sont loufoques et débiles, des trains voguent dans les airs, un oncle croise son ex dans une scène émouvante de pudeur. Tout le monde est délicieusement timbré, la vie n’est que folie, joie et poésie. Ce monde est un rêve où il fait bon de vivre, le temps d’un film. Se ressourcer pour mieux retourner au turbin.

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