Le bonheur

Chanson de mes 15 ans

Le Bonheur

Dans les forêts,
dans les villes en braises rouges
au-dessus de la mer,
sur les collines parfumées,
vivait une belle bête chaude et fauve
qu’on appelait le bonheur.
Partout elle bondissait,
elle riait dans la nuit,
partout elle dansait avec le feu
et chantait avec les loups.

Cela se passait
dans aucun temps particulier
car le temps voyez-vous
est une chose mystérieuse…

Cette bête mangeait
tout ce que les gens lui donnaient,
elle se laissait traire par eux,
elle les pénétrait de son rameau doré
s’ils le désiraient
et elle faisait de la musique
avec leurs veines et leurs cheveux.

Pourtant il y en eut quelques-uns
qui la détestèrent
parce qu’elle les empêchait de régner
et que, étant libre et gratuite,
elle cassait le marché.
Alors un jour ils vinrent avec des armes,
ils la capturèrent
et l’enferrnèrent
très loin dans une cage.

Cela se passait
dans aucun pays particulier
car les pays voyez-vous
sont des choses mystérieuses…

Pour que les gens ne se révoltent pas,
ils fabriquèrent
d’innombrables copies de la bête.
Pour qu’ils en soient dégoûtés,
qu’ils n’y comprennent plus rien
et qu’ils l’oublient,
ils la firent bien mauvaise.

La fausse bête
se mit à roucouler,
à jouer au bridge,
à vendre
le soir dans les rues ses tristes appas,
à chanter des opérettes
et à porter des rubans roses
comme on en met dans les cheveux
des petites filles
pour les empêcher d’être
ce qu’elles sont elles-mêmes :
des grandes bêtes chaudes et fauves.

Les gens devinrent amers et tristes,
ils ricanèrent, s’empiffrèrent de gâteaux,
se tapèrent dessus avec rage
et beaucoup se moquèrent
du caniche appelé bonheur,
de la perruche appelée bonheur.

Puis ils oublièrent le Bonheur
comme c’était prévu dans le plan,
excepté quelques-uns
que l’on mit à l’hôpital.

Pourtant
dans les yeux de tous les bébés
on peut voir se refléter l’image
de la terrible bête et
il parait que sa chaleur en vérité
est telle que les barreaux de sa cage
sont en train de fondre là-bas
très loin où les soldats l’ont laissée.

J’ai rencontré
une vieille, vieille dame
qui n’espérait plus la voir
arriver de son vivant
-mais, me dit- elle, je sais qu’elle existe
et après tout c’est l’essentiel-.

Comme elle allait bientôt mourir,
elle ne pouvait pas mentir.

Areski Belkacem & Brigitte Fontaine – 1975, album « Le Bonheur », Saravah

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *