Antœdipe, Persephone

Antœdipe était d’un pays que ne mentionnait aucun livre, et d’indiquait aucune carte. Non pas qu’il fût plus souterrain qu’un autre : il était ailleurs.

Fort rares étaient les nouvelles émanant de ce royaume, et toujours brouillées ou absurdes : incompréhensibles. Pas question non plus, pour les étrangers, d’y pénétrer. Non pas que ce fût interdit : c’était à peu près impossible ; les frontières n’étaient pas signalées ; elles n’étaient pas non plus visibles ; si toutefois, par mégarde, on s’en approchait, elles opposaient une résistance insurmontable. Quelques aventuriers, quelques fous peut-être, par on ne sait quelle ruse avec l’espace, avaient quand même réussi à s’y glisser. Ils ne savaient même pas au juste où ni depuis quand ils y étaient entrés ; ils en ignoraient presque tout. Une fois dans la place on ne pouvait pas s’y tromper ; car il y régnait une lumière et des manières inimitables.

Sous un ciel pâle et sans nuages, une lumière uniformément blanche, venue de nulle part et de partout éclairaient un monde sans relief et sans limites, sans profondeur et presque sans couleurs. Que les objets fussent proches ou lointains ne faisait guère de différence. On ne pouvait donc savoir s’ils allaient en s’approchant ou bien en s’éloignant. D’ailleurs, leurs formes flottaient, tantôt infimes et tantôt géantes, aplaties comme des feuilles ou gonflées comme des ballons. On serrait des mains qui vous passaient à travers du corps ; on approchait des corps qui se dissolvaient ou volaient en éclats ; on croisait des ombres qui ne portaient pas d’ombre. Tout cela, toujours, dans un silence étourdissant.

Quand à quitter le royaume, il n’en était pas question non plus. Non pas qu’il y eût murs, enceintes ou barbelés ; non ; les frontières, quand de l’extérieur on croyait les atteindre, se dérobaient, reculaient infiniment : l’espace était courbe, mais Einstein n’y était pour rien.

A l’instar du proche et du lointain, instant et éternité se confondaient au pays d’Antœdipe. On y pouvait apercevoir de-ci de-là de bizarres objets arrondis. Et vides. Les vieilles gens – s’il toutefois il s’en trouvait encore en ce royaume où les êtres sans sexe étaient aussi sans âge – les vieilles gens disaient qu’une fois, jadis, ces cercles auraient été des horloges. Elles n’étaient même pas absurdes : elles étaient muettes.

 

Paul Racamier – Antœdipe et ses destins – 1989

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