Attends, je finis mon rang…

AttendsJeFinisMonRang

Attends, je finis mon rang…

Ma mère mystère…
Je ne la vois pas. Elle m’échappe. Tout est flou et mon imagination même glisse sur elle, impuissante. Un détail, pourtant.
J’ai entendu dire qu’elle – Oh ! si peu de choses que je happais cette information au passage, un jour – qu’elle était gaie, chaleureuse, prompte au contact, aimant les amis, les fêtes. Et parallèlement à cela sont restés quasi légendaires dans la famille son goût et son extrême habileté pour le tricot.
Or je sais pour l’avoir pratiqué quelques temps et en avoir observé les effets sur moi que le tricot est un passe-temps d’aliéné.
Il est assez comparable à une drogue. On a des crises de tricot, on peut ressentir un véritable manque si l’on dispose d’une heure libre pendant laquelle on aurait pu s’y adonner et qu’on a négligé de le prendre avec soi, il provoque une pernicieuse accoutumance. On s’habitue vite au confort d’être à la fois là et absent, protégé par la barrière infranchissable des aiguilles et du rideau de petits points qui pend entre soi et les autres. Avec l’alibi en or d’être « utile », il est une magnifique excuse pour ne pas participer à la vie environnante et il permet de retarder assez longtemps le moment de rejoindre ceux qui vous appellent.
« Attends, je finis mon rang… »
Or on sait bien que lorsqu’on en a fini un, rien n’est plus facile que d’en commencer un autre, quasiment par inadvertance. En période de crise grave on ne s’en aperçoit même pas, ça se fait tout seul. Une bienheureuse amnésie s’abat d’elle même sur vous entre les derniers points du rang qu’on vient de finir et les premiers de celui qui a été commencé.
« Attends, je finis celui-là… »
Les justifications ne manquent pas – on est au milieu d’un motif, c’est le dernier rang des côtes, on arrive aux diminutions des emmanchures…
« Attends, je fais l’autre côté sinon je ne sais plus où j’en suis… »
Au cinquième, sixième rang commencé, les proches qui attendent – pour sortir ou pour dîner – peuvent à juste titre prendre cette inertie active pour une provocation ou une marque d’hostilité.
Si on lui en fait la remarque, la tricoteuse lève de son ouvrage un regard où se lit la plus grande surprise, un regard « loin de tout ça » très doux et légèrement embué, preuve de sa totale innocence. Elle est la plupart du temps sincère, on tricote rarement contre les autres mais bien plutôt pour son propre soulagement.
Car le tricot est un puissant anesthésique. Au stade inférieur du besoin d’anesthésie il y a le tricot uni, à un point simple et répétitif. Vu de l’extérieur celui-ci semble le plus abrutissant, le tricot « bête » – c’est faux. Les mains occupées à un mouvement machinal, la tête peut se laisser aller librement à des rêveries et il est difficile de couper tout à fait le contact avec l’extérieur.
Les points compliqués, les couleurs multiples me semblent relever d’un stade beaucoup plus grave de l’aliénation volontaire. A haute dose, et sous couvert d’une création plus artistique, on peut être littéralement shooté au jacquard. Et on ne peut pas déranger quelqu’un incessamment occupé à compter ses mailles pour ne pas faire d’erreur. Les proches s’abstiennent vite de toute intervention.
« Bon, ça y est, tu m’as fait louper un point, je suis obligée de recommencer mon rang… »
En cas de grand motif décoratif s’étalant sur tout un devant ou mieux sur le tricot entier manches comprises, l’écran entre soi et les autres est à peu près parfait. L’écran entre soi et soi aussi… Aux prises avec un nombre de mailles qui change tout le temps on ne peut même plus rêver.
Et bien protégée, les yeux, les mains et le cerveau occupés, point à point, rang après rang, on s’abîme dans une léthargie hypnotique, refermée sur soi dans son coin on tricote pour ceux que l’on aime, et que l’on ne peut pendant toutes ces heures ni toucher ni écouter. Puis la chose achevée on les regarde partir, au travail ou à l’école, enrobés de cette petite masse de tendresse impuissante nouée maille après maille. Alors de nouveau les mains vides et l’esprit inquiet il ne reste plus qu’à commencer un autre tricot.
Tricoter pour ses proches est une compensation à un sentiment d’impuissance et d’inutilité – du moins c’est ce que je pense.
Or ma mère tricotait.
De préférence des choses compliquées.
Et sans arrêt.
Je ne sais trop quoi déduire de cette information, mais je sais qu’elle poussait ceux qui l’entouraient au bord de la crise de nerfs à force de « attends, je finis mon rang… ».
Et maintenant je sais autre chose aussi.
J’ai appris depuis peu que les derniers temps – ça, ce sont des mots qui font mal car je l’imagine penchée innocemment sur son ouvrage sans savoir qu’elle vivait ses derniers mois, ses derniers jours, et j’ai envie de crier à ce pauvre fantôme ignorant : laisse tomber tes aiguilles et ton fil, vite ! Lève les yeux, regarde, bouge, vis, au lieu de tricoter, tu as si peu de temps encore devant toi ! – j’appris donc qu’il ne lui suffisait plus de tricoter sans arrêt, mais que l’extrême habileté qu’elle avait acquise en ayant sans doute réduit l’effet calmant, tout à fait comme les drogués qui ajoutent un ingrédient de plus à leur poison devenu inefficace, elle avait trouvé le moyen de tricoter et de lire en même temps. Au moins un livre par jour, paraît-il, et tout ce qui lui tombait d’autre sous la main.
Anesthésie maximale…

De quelle impuissance, de quel besoin de refuge souffrait cette mère qui me couvrit de ses mailles du bonnet jusqu’aux gants en passant par le maillot de bain ? A quoi pensais-tu, ma mère tricoteuse, quand tu tricotais pour moi ? Et quand tu lisais en même temps pour t’abstraire encore davantage, quelles pensées fuyais-tu alors ? A quelle angoisse voulais-tu échapper ?
Je ne le saurais pas. Car ses yeux baissés sont devenus paupières closes, puis orbites creuses, et peut-être plus rien du tout à cette heure où je la cherche. Ses pensées se sont abîmées avec elle et son refuge est à présent définitif.
Ton besoin de fuite, ma mère – et c’est là une noire question à jamais sans réponse – ne t’a-t-il pas entraînée bien plus loin que tu ne le cherchais ?

Anny Duperey – Le Voile Noir – Photographie de Lucien Legras – Editions du Seuil, avril 1992

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