La mort viendra et elle aura tes yeux

La mort viendra et elle aura tes yeux
cette mort qui est notre compagne
du matin jusqu’au soir, sans sommeil,
sourde, comme un vieux remords
ou un vice absurde. Tes yeux
seront une vaine parole,
un cri réprimé, un silence.
Ainsi les vois-tu le matin
quand sur toi seule tu te penches
au miroir. O chère espérance,
ce jour-là nous saurons nous aussi
que tu es la vie et que tu es le néant.

La mort a pour tous un regard.
La mort viendra et elle aura tes yeux.
Ce sera comme cesser un vice,
comme voir resurgir
au miroir un visage défunt,
comme écouter des lèvres closes.
Nous descendrons dans le gouffre muets

PAVESE Cesare, « La mort viendra et elle aura tes yeux », Éditions Poésie Gallimard, 1979

PAvese

J’ai longtemps préféré les enterrements aux mariages. Encore aujourd’hui. J’ai toujours eu le sentiment que les émotions y étaient plus sincères. J’ai de toute façon toujours eu du mal avec les « fêtes » obligatoires, celles où il faut être gai et joyeux, parce que c’est comme ça et pas autrement. Idem avec tous les rites de passages comme les anniversaires ou les réveillons. Je me planque dans mon coin et me fait tout petit aux douze coups de minuit, les embrassades au son de « bonne année » m’effraient. L’idée même de bizutage me donne envie de vomir. Même voter m’est difficile, j’ai un problème avec la sentence « A voté », elle me glace le sang, me vide le cerveau, comme si ces deux mots suffisaient à anéantir mon identité…

J’ai appris à vivre avec cela, à jouer le jeu, la représentation de la joie et du bonheur, mais que c’est difficile de faire illusion, quelle énergie dépensée

Pourquoi cela ? Pourquoi cette difficulté à être léger, à préférer le morbide à la fantaisie, moi qui aime tant badiner, plaisanter ?

Je me souviens de mon premier enterrement, j’étais ado, le père d’une amie venait de mourir, un charpentier qui était tombé du toit, et qui laissait ainsi seul sa femme et ses deux enfants. Je me souviens de ce sentiment ambigu au cimetière, de cette étrange jalousie que j’ai alors ressenti pour eux. Il leur arrivait quelque chose à eux, bizarrement ils vivaient (sic). Pas comme moi et ma triste vie d’ado, si longue et ennuyeuse. Quel étrange sentiment, si déplaisant, si dérangeant ! Bien sur, je gardais tout pour moi, conscient de cette obscénité. Je pourrais encore citer pas mal d’exemples, de moments forts qui sont restés gravés dans ma mémoire tout au long de la triste histoire des disparitions d’être (plus ou moins) chers. Même l’enterrement de mon père reste un bon souvenir…

Je n’en ai raté qu’un seul, le plus important, celui d’une amie – de mon Amie – disparue trop tôt. Je ne l’ai appris que le lendemain. Bizarrement, j’ai attendu des années avant de voir sa tombe, à l’occasion de la mort de son père, bien plus tard. Et poussée par une autre amie, la fille du charpentier, plus haut.. Un hasard ?

Une amie, férue en psy, me demande, alors que je lui confie cela, si par hasard il n’y aurait pas une mort liée à ma naissance, à ma mère… Quelle idée ? Bah non, je ne crois pas… Il y a bien son frère qui est mort accidentellement, à peu près au moment où je suis né… Comment ? Heu… il était charpentier, il est tombé d’un toit…

Elle me parle alors d’André Green, de son bouquin « Narcissisme de vie, narcissisme de mort », et de sa théorie de la mère morte, et de son extrapolation vers la passage « symbolique » et inta-utérin du souvenir de la mort dans la psyché de l’enfant. Extrapolation, supposition, que penser de tout cela ?

Mais dieu que c’est troublant…

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