Vocalese

Le 26 février 1926, à chicago, Illinois, Louis Armstrong utilisait pour la première fois des onomatopées dans son chant sur le titre « Hebbies Jebbies » et inventait ainsi le scat, style de chant jazz le plus connu et le plus populaire, et qui sera repris ensuite par quasiment tous les chanteurs, de Cab Calloway à Leon Thomas, en passant par celle qui sera la maîtresse incontestée du scat : Ella Fitzgerald.

Dans le début des années 50, plusieurs chanteurs vont utiliser une nouvelle technique de chant qui consiste à reprendre les soli des musiciens en remplaçant les notes non par des onomatopées mais par des mots. Le premier est Eddie Jefferson qui va surfer sur la révolution du be bop en « mettant en phrases » les improvisations au saxophone du grand Charlie Parker. Sa reprise du fameux « Parker’s Mood » (devenu « Bless my Soul » pour l’occurrence) est entré dans la légende, même si celle de King Pleasure connaîtra dans le même temps un étonnant succès commercial (Clint Eastwood, dans son film ‘Bird » met en scène Charlie Parker écoutant, dubitatif, ce titre dans une voiture).

C’est quelques années plus tard que le critique Leonard Feather va inventer le terme « Vocalese » à propos de la formation vocale Lambert, Hendricks & Ross. Ce mot « valise » joue avec la technique (vocalises) et le côté « easy ». Jon Hendricks reste aujourd’hui le grand monsieur de ce style, autant en solo qu’avec ses différents groupes (Lambert, Hendricks & Ross, puis Lambert, Hendricks & Bavan, et la Hendricks’ Family). Ecoutez comment Jon Hendricks reprend le solo de Miles Davis sur le « Summertime » arrangé par Gil Evans :

Jon Hendricks a ainsi inventé la notion de groupe vocal « Vocalese« , et ce concept sera ensuite répété à l’infini, les plus populaires étant assurément « Manhattan Transfer » quelques années plus tard. En France, Mimi Perrin va être à l’origine d’une des plus formidables expériences de vocalese avec les Double Six. La qualité des solistes et des reprises sera multipliée par inventivité linguistique déployée par Mimi Perrin et ses acolytes. En exemple, encore une reprise du quintet de Charlie Parker avec Miles Davis (1957) :

Cette relecture en mots de soli de musiciens est probablement une des entrées les plus réjouissantes dans le monde du jazz. La fraîcheur, l’inventivité, le goût de la performance, le swing, toutes ces qualités ont été pour moi, par exemple, un merveilleux vecteur de désir et d’envie de découvrir l’œuvre du génial Charlie Parker.

Quelques années plus tard, je vais avoir l’étonnante surprise de ressentir à nouveau toutes ces émotions dans les mots de certains rappeurs californiens, autour du mouvement collectif « The Project Blowed« . Je redécouvrais ainsi, au milieu des années 90, un esprit et une image du jazz que je pensais périmée et passée aux oubliettes du temps. Le jazz n’était alors plus que ressucées « revival’ ou expérimentations arides. Il avait perdu toute chaleur et sensualité, valeurs indispensables à mes pauvres oreilles délicates… Cette musique parlait à mon cerveau, oui, mais pas à mon corps. Avec les « Freestyle Fellowship » ou Busdriver, une nouveau pont s’ouvrait ainsi sur une musique inconnue, sous-estimée et largement connotée « vulgaire, sale et musicalement pauvre ». Courant dans lequel j’allais alors m’immerger…

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