L’homme noir

Serguei Essenine
Serguei Essenine

Tun’as pour moi ni amour, ni pitié même,
Mais ne suis-je pas beau, juste un peu ?
Tes mains posées sur mes épaules et blême
De désir, tu détournes les yeux.

Jeune femme au rictus sensuel,
Je ne suis ni tendre avec toi, ni grossier.
Dis-moi, combien de lèvres tu te rappelles ?
Combien d’hommes tu as caressés ?

Je sais bien qu’ils passaient comme une ombre,
Sans effleurer ta flamme un seul soir ;
Toi qui connus des genoux sans nombre
Sur les miens maintenant tu vas t’asseoir

Que tes yeux restent à demi-ouverts,
En pensant à un autre que moi ;
Noyé aussi dans le lointain qui m’est cher,
Je ne t’aime qu’un peu, sans émoi.

N’appelle pas destin cette ardeur,
Un désir prompt ne peut pas durer.
Je t’avais rencontrée par hasard,
Et en souriant je vais te quitter.

Oui, dispersant les jours sans joie, sans lumière,
Tu suivras de nouveau ton sentier
Mais fuis ceux qui jamais n’embrassèrent,
Laisse en paix ceux qui n’ont pas brûlé.

Et quand avec un autre, sans peine,
Tu passeras en causant de l’amour,
Il se peut alors que je me promène
Et qu’ainsi nous nous croisions un jour

Détournant de l’autre ton regard
Et penchée vers moi, ni gaie, ni triste,
Tu diras calmement : « Bonsoir ! »
Et je te répondrai : « Bonsoir, miss »

Et rien ne viendra troubler nos âmes
Et rien ne les fera frissonner :
Qui brûla est insensible aux flammes
Qui aima ne pourra plus aimer.

4 décembre 1925

Sergueï Essenine, L’Homme noir, Circé, 2005

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